Salagir's Blog

Old name was: "Why do witches burn?"

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Et c’était encore une journée de merde.

On marchait depuis trop longtemps pour mes jambes, mais je me serais bien passé de cette pause. Krissia, d’un geste autoritaire et condescendant m’intima de m’arrêter et de cesser tout mouvement.

– Stop. Je sens une présence !

J’imagine que ceux qui nous observaient ne s’étaient pas lavés depuis longtemps.

Il était facile de deviner de qui il s’agissait. On était dans une forêt sacrée et les paysans du coin nous avaient prévenu plusieurs fois : « Faites attention aux elfes ».

Et alors la flèche m’a frôlé. Elle a volé à toute vitesse, partant d’un coin où il semblait n’y avoir personne, a tourné une ou deux fois, et m’a éraflé un bout d’oreille, et s’est plantée dans un arbre qui avait eu la mauvaise idée de se trouver derrière moi. Parce que c’est comme ça une flèche elfe. Ça vise où ça veut, narguant sa cible en lui sifflant dans le cou. Ça ne s’encombre pas des lois de la physique. Ça ne va pas bêtement tout droit comme un bout de bois idiot, ce serait trop facile. C’est d’ailleurs principalement ça qui est insupportable avec les elfes. Ils ne suivent pas les lois naturelles, mais celle de leur ringarde extravagance.

Dans un ordre parfait et accompagné de petits “oh-ho !” à la Robin des Bois, Ils se sont montrés tous en même temps, sortant des bosquets, de derrière quelques arbres dont le tronc était pourtant trop petit pour les cacher, ou d’entre deux brins d’herbes. Ils avaient le droit à toutes les impossibilités, ils étaient chez eux.

Ils tenaient leurs arcs tendus, flèches pointées vers nous – j’attends encore de voir un putain d’elfe avec une hachette, alors que bon… Ils vivent dans la forêt, non ? Pourquoi il n’y a pas un seul bûcheron ? Tous habillés de vert et recouverts de feuilles, tel des Peter Pan facétieux et au sourire qui donnait envie de leur mettre une mandale. Leurs yeux pétillaient à l’idée de la prochaine blague qu’ils pourraient nous faire. Sachant que planter des flèches dans notre corps était pour eux une blague hilarante.

Parce que attention, on n’était pas en face de l’immortel elfe qui a traversé les âges et dont la sagesse nous rend humble et admiratif. Mais bien en vis-à-vis du petit lutin qui gambade de bosquet en jardinet, chantonne de la chanson paillarde (en langue elfe bien sûr, car ça fait tellement mélancolique), et chie au pied des arbres.

Depuis que les gnomes leur avaient vendu des arcs, ils étaient devenus des archers glorifiés au taux d’insupportabilité doublé et légèrement plus létaux.

– Hardis voyageurs ! Comment osez-vous souiller notre forêt de votre présence ? Lança le chef de groupe, à la fois autoritaire et souriant à l’idée de pouvoir nous punir.

À sa voix d’adolescent castré, j’avais déjà envie de l’écraser, de l’aplatir. Fort dommage que mes membres soient beaucoup, beaucoup plus courts que la portée de son arc. Il allait falloir faire preuve de grande diplomatie pour ne pas leur rire au nez. C’était difficile quand on voyait cette troupe de zigotos qui se prenaient au sérieux, ces enfants des bois sans éducation qui pensaient nous donner une leçon. C’était évidemment pareil avec toutes les races de la Terre du Milieu, et je me demandais si ça pouvait pas être mieux dans les Terres du Bord, ou les Terres du Dessous, ou les Terres de putain d’ailleurs d’ici.

Chaque espèce qui vagabondait sur les chemins des voyageurs, c’est-à-dire exactement là où on leur demande de ne pas être, était composée d’individus plus ridicules et plus mortels les uns que les autres. Prenez les nains par exemple. Un nain classique n’est rien de plus qu’une boule de poils hirsutes, d’où sortent des pointes et des piquants, des morceaux de casque, des haches ou des marteaux. Il n’y a rien de plus petit qu’un nain, à part un enfant nain. Pourtant, leur arrogance dépasse les plus grands des géants. Un nain est tout le temps énervé, et je pense que lorsque sa colère est enfin passée, il meurt.

Je ne vais pas vous faire le récit de tous les défauts de toutes les créatures qui arpentent ce monde pourri, car je sens que le groupe qui nous tient en joue s’impatiente. Même s’il est dans une narration au passé.

– Glorieux protecteurs de la forêt, peuple des elfes de Hemnes, écoutez ma plainte et pardonnez mon intrusion, car l’importance de ma mission ne me laissait pas le choix du respectueux détour.

Clama Krissia avec un sérieux qui m’épatait toujours.

– Et quelle est donc cette mission ? Fit le chef comme s’il en avait quelque chose à foutre, et pensant que je n’avais pas remarqué son joyeux compagnon derrière nous qui se curait le nez.

« Et c’est parti pour le résumé du début de l’histoire, » pensais-je, désespéré.

– Terribles furent les nuages noirs qui perlèrent sur notre bon Royaume du Nord. Les armées maudites du nécromancien Kzeemour marchent à travers les plaines du Levant et ravagent les vies des innocents. Dans une semaine seulement, ils seront sur nous et décimeront notre population si nous ne pouvons les arrêter. Notre suzerain Edmonde le troisième m’a missionnée pour trouver la relique sacrée du Choocheinn, porteuse de vie et d’espoir, seule capable de retirer les pouvoirs de Kzeemour.

Le châtain en chef continuait d’écouter car on ne coupait pas une histoire, et je savais que ma cheffe ne laisserait pas une seconde d’espace dans sa tirade, capable qu’elle était de reprendre sa respiration sans que nul ne s’en rende compte. C’était ça, l’éducation mystique des moines-sorciers. (Ceux du Nord-Ouest, les gentils, pas les sales cons du Sud à droite après le lac).

– Ma quête m’a menée dans la grande bibliothèque de Nerada, où j’ai découvert et brisé le secret de l’énigme des septs livres, et reconstitué la carte du labyrinthe secret où repose la relique depuis les temps où les hommes servaient le mi-démon Boucdieu. Les Tritons d’argent l’avaient cachée là, suite aux guerres de Sable. Mais la contrée du labyrinthe me restait inconnue.

Qu’elle était forte pour ces ajouts de détails lyriques et absolument inutiles pour occuper nos elfes !

Le plus lentement et subtilement possible, notre auditeur débandait son arc, car ses doigts le fatiguaient. Il devait garder la pose et faire croire qu’il pouvait tirer instantanément, mais je sentais bien qu’il n’allait pas tenir longtemps, et transpercer un orateur, c’était contre toutes les règles des bienséances, même pour eux.

– Sous les conseils de la Divinatrice des cinqs Pics, je passai une nuit de méditation sous le saule chouinard de la mare aux Murlocs. Au petit matin, j’ai rencontré un vieux, qui était fort mystérieux. Il m’apprit que le labyrinthe n’était autre que la cité oubliée de Dohr. Et j’ai vérifié dans les livres, et c’était vrai, au final c’était évident, mais je n’avais point fait le lien.

Toujours aussi naïvement ignorant sur mes capacités à voir tout autour de moi, un autre hurluberlu en robes de feuilles fit un pas silencieux en arrière, puis de côté, puis disparut derrière une petite branche morte. Ensuite, j’imagine qu’il a dû rentrer chez lui et se gratter le ventre à défaut d’autre chose en regardant les bourgeons pousser, espérant que personne ne s’inquiètera de son absence. Il sera ensuite déçu que ça ait été le cas, comprenant alors que tout le monde s’en fichait qu’il soit là ou non.

– Des vieilles légendes indiquent que la cité citée est par-delà du désert de Kakkara. Comprenez que le temps presse, et nous avons dû cavaler au plus vite et en ligne droite pour l’atteindre. Pardonnez notre zèle et laissez-nous traverser votre forêt !

Soudainement réveillé par l’abrupte fin du récit, pris par surprise, le chef des trublions ne savait pas par quoi enchaîner. Il la regarda d’un air idiot. Puis après un instant trop long, compris qu’il n’était pas assez le centre de l’attention. Alors, oubliant et ignorant entièrement cette histoire, il lança :

– Impudente, les raisons des Hommes et les excuses des vauriens ne nous touchent pas. Sais-tu seulement qui je suis ?

Bien sûr ducon. Parce que c’est pas comme si notre bled pourri juxtaposait ta forêt et que après qu’ils aient vandalisés notre capitale, l’armée de morts-vivants (doublée grâce à une fraîche embauche) n’allait pas marcher entre tes arbustes millénaires, torches à la main, pour la réduire en cendres. Mais tu as raison, connaître ton nom est la priorité du moment. Qui s’en fout de sauver le monde ?

Je m’attendais à une suite de syllabes chantantes qui tintent aux oreilles, plus féminine qu’un nom de fleur, qui rime avec les notes de musiques du petit matin. Le registre de naissance des elfes sert de livre de blagues aux gnomes de la terre. Et leurs noms sont pris en pseudonymes par les vampires adolescents rebelles, parce que c’est trop dark, quoi.

La Mystique-Moinesse-Sorcière avait la réponse, parce qu’elle avait réponse à tout :

– Une telle prestance et un si beau visage ne peuvent qu’appartenir à Maître Joulgimselette, le duc des joyaux, enfant de la rosée mystique, Roi de la forêt de Hemnes, non ?

On ne pouvait faire plus hypocrite et lèche-cul, mais caresser un elfe dans le sens du poil au figuré, c’est comme le faire au propre à un chat sauvage. S’il est sensible et tout doux à l’intérieur, il fondra comme neige au four.

Et celui-là était clairement touché au plus profond de lui par ces louanges. Croyant ne rien laisser paraître, il arborait un sourire faisant deux fois le tour de son visage, et je remarquai clairement une belle bosse apparaître dans… ses chausses, ses chevilles venant de gonfler.

– Vous vous trompez, tonna-il, je suis Colifilianne, dit Cofi-boute-en-train, capitaine de la garde de la forêt de Hemnes. Mais je suis le cousin du grand-oncle de la demi-soeur du germain au deuxième degré du Roi. D’où cette évidente ressemblance.

De là à dire que tous les elfes se ressemblent… c’est pas moi qui l’ai insinué.

– Oh, je suis honorée, fit-elle, jouant magnifiquement la surprise, vos exploits sont légions et forts impressionnants !

– Hé hé… rit-il, mais cela ressemblait à un grincement couplé à un bruit de ballon qui se dégonfle par à-coups. Pour s’arrêter brusquement, et prendre un air sérieux et déçu.

Elle avait dû en faire trop. Il tendit à nouveau la corde de son arc.

– Comment une simple humaine comme vous aurait-elle pu entendre parler de moi ?

Je savais que Krissia n’avait aucune idée de qui il était. J’attendais sa réponse avec impatience, même si honnêtement je ne pouvais de toutes façons rien faire d’autre.

– N’est-ce point vous qui avez défendu ces bois lors de l’attaque récente qui a fait grand bruit ?

J’écarquillai les yeux. Heureusement nul ne le remarqua, tous étant concentrés sur elle. En tant que capitaine de la garde, il avait forcément repoussé tout attaque récente, et… Non, ça n’allait quand même pas passer ?

– Si… Évidemment… répondit-il, en baissant les épaules et en se demandant encore s’il devait être content d’être aussi… connu, donc.

– Capitaine Colifilianne, nous laissez-vous continuer notre route, pour la sauvegarde de notre peuple ?

Ouf ouf… elle revenait au sujet. C’était si long que je pensais avoir fêté deux anniversaires le temps de cette embuscade.

– Très bien, continuez votre traversée. Mais sachez, humains, que nous gardons les yeux sur vous. Si vous déviez de votre but, nos flèches vous le rappelleront ! Vous ne nous verrez pas, mais nous serons là. Chacune de vos respirations. Chacun de vos mouvements. Chaque pas que vous ferez. Nous vous observerons.

Stalker.

– Nous sommes honoré de votre clémence et vous remercions beaucoup.

– Ah AAH ? !! Lancèrent-ils en disparaissant comme ils étaient venus. Mais dans l’autre sens.

Enfin tranquilles.

– Avançons, me dit-elle, comme si on allait faire autre chose. Le destin du Royaume nous attends.

Sans un mot, je me remis à marcher.

Le reste du voyage forestier se passa bien. Juste une araignée largement trop grosse pour ce continent, quatre loups qui attaquaient un par un, et une chouette. La chouette ne nous a pas attaqués, mais je ne l’aime pas quand même.

Alors qu’on laissait les derniers arbres derrière nous, elle s’étira, enfin soulagée.

– Ils ont arrêté de nous suivre, m’expliqua-t-elle.

Je ne répondis pas, parce que je ne répondais jamais. Mais il était vrai que sortir de cette forêt nous soulageait.

– Ah, un chemin. On va pouvoir cavaler.

Oh merde… évidemment, les vacances au pas étaient finies.

Elle me donna deux petits coups de talon dans les flancs, et j’augmentai l’allure.

– Yaaah ! fit-elle, comme si elle avait une réelle part de boulot là-dedans.

Les plaines s’étendaient à perte de vue, on en avait pour des heures de galop.

Pays de merde.

Quête de merde.

En hommage à Jaworski et Boulet. Et sûrement Tolkien, un peu.

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